« Mon grand regret est de ne pas avoir fait partie du Club des 27 » par Alain Finkielkraut, de l’Académie française

81 Publié le 22/05/2014 par La Rédaction

Alain Finkielkraut, de l’Académie française, nous explique son plus grand regret dans la vie, celui de ne pas avoir pu faire partie du club très fermé des musiciens célèbres décédés à 27 ans.

Quelques semaines après mon arrivée dans la prestigieuse et renommée Académie française, je me permets de faire un bilan sur ma carrière. Car au delà des récompenses, des ors, des académies et des cercles fermés de pouvoir que j’ai pu connaître, je n’ai qu’un seul regret dans ma vie. Celui de ne pas avoir pu faire partie du Club des 27.

Le Club des 27, ce club des musiciens disparus à 27 ans, partis d’avoir trop aimé la musique et la vie. Longtemps j’ai espéré rejoindre ce club, cette élite. Ma vie c’était la musique, la défonce, les nuits blanches, l’alcool, les filles. Sinon à quoi bon. Cette vie ne valait pas la peine d’être vécue si on ne la vivait pas pleinement. Je ne voulais pas rester à me regarder vieillir. Avec des amis, j’ai monté un groupe de musique klezmer au lycée Henri IV, nous donnions des concerts pour les bar mitzvahs. On envoyait du lourd. Un jour j’ai même craqué un pantalon tout neuf. Mon père m’a sévèrement grondé. Mais peu importe. je savais ce que je voulais faire.

Je me souviens des longues discussions que j’avais avec mon ami Jim Morrisson, alors qu’il venait d’arriver à Paris. Il me disait « Alain, ne gâche pas ta vie ». J’avais beau lui dire que la musique c’était ma vie. Je lui répondais « Aucun philosophe n’est mort à 27 ans, même Kiekegaard qui pourtant se donnait du mal a échoué. » Jim affirmait quant à lui que personne n’avait vraiment percé dans le rock klezmer. Mais moi j’avais foi en ma balalaïka. J’allais amener ma dernière composition à Jim’ quand je trouvais la police qui emportait son corps. Plus tard j’ai voulu jouer mon morceau avec ma balalaïka, au cimetière devant sa tombe, mais un gardien m’en a empêché et m’a confisqué mon instrument.

Dans les dernières années menant à mes 27 ans j’ai usé et abusé des substances. Mais qu’importe, je voulais vivre mon rêve. Ma place était aux côtés des Jimmy, de Janis, de Brian. Avec mon groupe on écumait les clubs autour de Beauvais. Plusieurs fois, je fracassais ma balalaïka sur scène à la fin du concert. On se couchait très tard, vers 23h. J’arrivais devant mes élèves déconfit, hagard, totalement stone, totalement rock.

Les 27 ans sont arrivés. Les 27 ans sont repartis. Moi j’étais toujours là, ma balalaïka à la main. Et mes idoles disparaissaient une à une. J’en ai voulu au destin, au monde. Pourquoi pas moi ? Ce n’est pas cette vie que j’ai voulu. J’aurais dû disparaître à 27 ans, foudroyé sur scène, disparaissant en pleine gloire, dans la pure métaphore de l’artiste maudit. Et aujourd’hui, les jeunes filles viendraient sur ma tombe, recouvrir le marbre de ma tombe de leur baisers, et partout dans le monde, en hommage, on briserait des balalaïkas sur scène.

Aujourd’hui encore, tard le soir, je peux entendre la voix de Jim qui me dit « Allez, Alain, joue-nous un petit « Peace Frog » sur ton instrument chelou ».

Alain Finkielkraut

Alain Finkielkraut est essayiste, philosophe et membre de l’Académie française

Photo: Capture d’écran YouTube/ONPC/France2

Publicité
Publicité